Quand elle est partie, on lui a dit qu’elle avait perdu la tête. Aujourd’hui, trois mois après avoir pris la « folle décision de tout quitter et de partir vivre en Israël », Clara a accepté de nous parler de son expérience. Rencontre.


Quand je t’ai connue, tu participais à des spectacles pour la chorale ou le lycée. Pourrais-tu nous en dire un peu plus sur ton parcours ?
Oh ! La chorale c’était il y a si longtemps maintenant ! J’en garde un merveilleux souvenir… !
J’ai toujours été fortement intéressée par les arts, le chant, la danse… Mais à l’époque j’étais loin de me douter que je déciderai un jour d’en faire mon métier. La plupart de mes camarades aujourd’hui ont toujours voulu être danseurs, mais moi ce n’était pas du tout mon cas. Etant assez travailleuse, je me suis toujours donnée à fond pour avoir les meilleurs résultats possibles à l’école et c’est assez naturellement que je me suis dirigée vers la filière scientifique dans le but d’entrer en fac de médecine.

La plupart de mes camarades aujourd’hui ont toujours voulu être danseurs, mais moi ce n’était pas du tout mon cas.

Cependant, l’année de ma terminale a marqué le début d’une sérieuse remise en question quant à mon avenir. Je ne me sentais pas à ma place, j’étais lassée, débordée, malheureuse. Je ne faisais plus aucun effort. Malgré cela, après mon Bac obtenu mention Bien, je suis entrée en médecine, pensant qu’il était trop tard pour changer de voie. Il m’a fallu moins d’un mois à la fac pour me rendre compte de l’absurdité de ma situation. J’étais triste, frustrée et pleine de regrets et ce n’était pas la manière dont je voulais mener ma vie. J’ai tout quitté pour la danse.
7 jours après avoir arrêté la fac, j’ai intégré une formation E.A.T à Nantes [ndlr: Epreuve d’Aptitudes Techniques] dans laquelle je suis restée jusqu’à la fin de l’année scolaire. Après avoir obtenu mon Examen d’Aptitudes Techniques en Danse Contemporaine, j’ai auditionné pour intégrer une prestigieuse école de formation à Londres (Trinity Laban Conservatoire of Music and Dance) : et j’ai réussi ! Je suis donc partie vivre là-bas en septembre 2015 dans un programme initialement prévu pour durer 3 ans.
Le conservatoire dans lequel j’ai étudié à Londres était vraiment incroyable, cependant, après quelques mois passés là-bas, je me suis rendue compte que ce n’était pas forcément adapté à mes envies et besoins en tant qu’artiste. C’est une formation très académique et théorique qui initie les élèves à tous les corps de métier concernant la danse et même les arts en général, ce qui est follement intéressant ! Mais j’avais besoin de quelque chose de plus spécifique, beaucoup plus centré sur la technique et la performance en tant que danseur interprète.

Du haut de ma courte et modeste existence, j’ai retenu quelque chose d’essentiel qui, je pense, me guidera tout au long de ma vie : il faut suivre ses intuitions, son cœur.

Parallèlement à mes études à Londres, j’ai auditionné par hasard pour un programme de 10 mois en Israël et c’est avec stupéfaction que j’ai reçu, le lendemain, mon email d’acceptation dans l’école. Trente-sept places sur cinq cents / six cents. C’a été un choc !!! N’étant plus pleinement épanouie à Londres, j’ai pris une nouvelle fois la folle décision de tout quitter et de partir vivre en Israël. Du haut de ma courte et modeste existence, j’ai retenu quelque chose d’essentiel qui, je pense, me guidera tout au long de ma vie : il faut suivre ses intuitions, son cœur et ne pas se contenter d’une situation. Le reste, c’est le destin qui s’en charge. La vie est belle, mais elle est aussi difficile, alors autant faire quelque chose qu’on aime et se donner les moyens d’être heureux. Le bonheur n’est pas une fin en soi, et ce n’est certainement pas en s’enfermant dans un environnement toxique qu’il pointera le bout de son nez. En décidant d’être danseuse, j’ai choisi de Vivre et non pas d’Exister.

Pourquoi avoir choisi cette école en particulier ?
L’Israël, c’est là où sont basées mes compagnies de danse préférées. La Batsheva Dance Company, par exemple. Mais pas que ! En étudiant le contenu de la formation dans laquelle j’avais été acceptée (International Dance Journey Program), j’ai réalisé qu’elle répondait à tous mes critères d’exigence. En effet, en plus d’avoir des cours techniques tous les jours, nous avons également la chance d’apprendre le répertoire de la Kibbutz Contemporary Dance Company et de travailler aux côtés des danseurs et des chorégraphes de la compagnie : ce sont nos professeurs et pour certains, nos amis ! Cette formation nous plonge dans un univers professionnel et c’est exactement ce dont j’avais besoin. Je ne voulais plus avoir l’impression d’être à l’école. Le but, c’est d’être prête à auditionner et obtenir un contrat avec une compagnie et j’ai le sentiment que ce programme me prépare au mieux à affronter le monde extérieur. En plus de cela, les conditions de vie m’ont énormément attirée : nous vivons tous ensemble dans ce que l’on appelle un Kibbutz. Grosso modo, c’est comme un très grand lotissement, ou un petit village dans lequel tout le monde vit en communauté. Il y a quelques années, les habitants des Kibbutz partageaient leurs revenus et vivaient de leurs propres récoltes, etc… Aujourd’hui ça ne fonctionne plus comme cela bien que cet esprit d’entraide et de communion soit omniprésent et très « sécure ». Je me plais énormément ici !!!

La formation que tu suis est internationale, d’où viennent les autres étudiants de l’école ?
Nous sommes trente-sept étudiants et représentons à nous tous plus de seize pays !!! Chili, Espagne, Australie, France, Italie, Allemagne, Hongrie, Corée, Danemark, Suède, Royaume-Uni, Etats-Unis, Israël, Slovaquie, Croatie, Inde …

Je pense que l’art a une dimension toute spéciale ici en Israël due à l’histoire du pays et notamment l’holocauste. (…) C’est comme si les arts et en l’occurrence, la danse, étaient un moyen de libération et d’affirmation pour eux.

Comment l’art, et notamment la danse, sont-ils perçus en Israël ? Est-ce que tu as remarqué des différences par rapport à la France ou au monde occidental ?
Je pense ne pas avoir assez de recul et d’expérience pour répondre avec exactitude à cette question, mais en me basant sur ce que j’ai vécu jusqu’à présent, je pense que l’art a une dimension toute spéciale ici en Israël due à l’histoire du pays et notamment l’holocauste, où des millions de juifs ont été retenus et pour la plupart exterminés dans des conditions inhumaines. Je sais que chaque peuple a sa propre histoire et pour beaucoup, elle n’est pas très joyeuse, mais l’impression que j’ai ici par rapport à la France est plus puissante, plus brute. Comme si les arts et en l’occurrence, la danse, étaient un moyen de libération et d’affirmation pour eux. Je peux lire dans leurs yeux une rage, une envie assez transcendante. Ce sont des combattants. Ils m’enseignent le dépassement de soi avec une intensité folle et c’est cette profondeur et cette force qui me plaisent tant ici.

C’est en voyageant et en vivant mes propres expériences que j’ai pu analyser, re considérer et façonner mes opinions face aux situations auxquelles j’ai été confrontée.

Est-ce que le contexte politique actuel en Israël a un impact sur ton quotidien ? Est-ce que le fait d’y vivre a changé ta perception des conflits ? Comment les gens vivent-ils la situation, comment en parlent-ils ?
J’ai été extrêmement et agréablement surprise de constater que le contexte politique en Israël n’ait pas d’influence directe sur mon séjour ici. Tout le monde est conscient de la situation, d’ailleurs assez calme ces derniers temps, mais leur manière d’appréhender les évènements me paraît bien différente de celle des Français, par exemple. Les Israéliens que j’ai rencontrés sont tous munis d’une force de relativisation et de positivité incroyable ! Loin de dramatiser les circonstances des conflits dont ils font l’objet, ils m’ont paru au contraire assez calmes et modérés et c’est l’une des raisons pour laquelle ma perception des conflits a radicalement changé. Lorsque j’ai annoncé à mes proches mon départ en Israël, on m’a dit de faire attention, que j’avais perdu la tête, que c’était ultra dangereux. J’y ai cru, jusqu’à ce qu’un Israélien (un parmi tant d’autres) réagisse de la sorte après lui avoir dit que j’étais française : « Quoi ? La France ? Ohlala, je n’y mettrai plus les pieds, ça a l’air tellement dangereux !!! Tellement de juifs français viennent se réfugier en Israël car c’est trop risqué de vivre en France de nos jours ! ». Moi qui étais si sûre que la vision du monde qu’on m’avait transmise était exacte, c’est en voyageant et en vivant mes propres expériences que j’ai pu analyser, re considérer et façonner mes opinions face aux situations auxquelles j’ai été confrontée.

Quels sont tes projets pour l’avenir ?
Professionnellement, le but est de décrocher un contrat dans une compagnie dont j’aime le travail et qui me permettrait de subvenir à mes moyens. Cela paraît bête et évident, mais c’est un milieu très difficile ! J’aimerais voyager, aussi. M’installer quelque part, avec mon chéri si l’avenir nous le permet, et bien plus tard, quand l’envie et l’expérience seront au rendez-vous, transmettre ma passion par le biais de l’enseignement.

Une rencontre particulièrement marquante ?
J’ai rencontré énormément de personnes qui m’ont permis d’en être là où j’en suis aujourd’hui. Mes profs de Danse, Véronique, Marie et Rosine, mon chéri, mes amis proches, ma famille, la danseuse Fauve Hautot… Mais je pense que LA rencontre qui m’a menée sur le chemin de la Danse et qui a déclenché chez moi une prise de conscience, c’est Céline, la chorégraphe d’une troupe de danse dans laquelle j’ai travaillé l’année de ma terminale. Céline et l’expérience en elle-même m’ont permis de me rendre compte qu’être danseur, c’est possible et qu’en quelque sorte, j’avais du talent et que c’était dommage de ne pas l’exploiter… ! C’est bête, mais à l’époque c’était ce dont j’avais besoin pour me lancer. Sans cette rencontre, je serais sans doute encore sur les bancs de la faculté, malheureuse et blasée. Ceci dit, Danser fait partie intégrante de la personne que je suis et je pense que je n’aurais pas été capable de l’ignorer bien plus longtemps…

Propos recueillis par Idil Fortin
Photographie de Lionel Cuveiller

Publicités