« Ignorance is the parent of fear »
Moby Dick, Herman Melville

Pour inaugurer le projet, c’est le thème « L’inconnu » qui a été choisi ce mois-ci ! Source d’espoir et de désir,  mais aussi lieu de la crainte et lieu du doute, nous sommes cinq à vous proposer aujourd’hui, par ces photos et ces écrits, notre interprétation de « L’inconnu ».


Anya

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Anya: ses participations au blog


Aux pas de l’inconnu

Valentine

Êtes-vous déjà monté dans un bus sans savoir où il allait? Je dis un bus parce qu’avec un métro cela a peu d’intérêt. Le métro a globalement moins d’intérêt que le bus. Même s’il va plus vite évidemment. Quel intérêt y a-t-il a rester enfermé dans une cabine de métal, blanc à Paris, orange à Marseille? Le métro respire l’agitation, le grouillement, la fourmilière. On y croise que des gens pressés, des gens fatigués d’un quotidien trop gris. Des affiches en lambeaux, des sols gris de mika, et des visages fermés. On est comme plongé pendant le temps du trajet dans un bourdonnement qui ne laisse place à aucune discussion. Le métro est un espace de silence, un silence lourd et moite, un silence vrombissant, essayez le métro en rentrant d’une nuit agitée, vous vous endormiriez contre ses vitres sales. Excluons donc le métro de notre trajet, il n’y a pas sa place. Je vous parle d’un trajet dans la vie, le métro est un trajet hors du temps, on entre dans le sol, on ressort ailleurs. Il n’y a pas de temps, de chemin, de visualisation. Le tramway pourrait combiner les deux, il glisse lui aussi, pourtant il est au monde. Mais le tramway est balourd, il est chenille de métal articulée qui suit des rails toutes tracées. Le tramway n’est pas libre. Le bus l’est. Il est certes imposant, mais il est libre. Il n’a pas de rails, il suit un chemin mais pourrait en suivre un autre tout a fait différent. Prendre le bus est à mes yeux la meilleure manière de découvrir un endroit. Vous me direz : et la marche alors? Ne découvre t-on pas mieux en se promenant, quand on est en contact direct avec ce monde? Il est vrai que vous n’auriez pas tort. Pourtant le trajet dont je vous parle ici a besoin de distance, la marche ne m’emmènerait pas assez loin vers cet inconnu que je veux atteindre. Il me faut me retrouver dans un quartier suffisamment éloigné pour que tout me soit étranger, pour que je ne risque pas de tomber sur une connaissance, sur un endroit parlant. Il me faut du perdu, du nouveau, du différent.

Prenons donc ce bus, il affiche « Gare de Bercy », mais je descendrai avant, je connais la gare de Bercy. Comment choisir l’arrêt ou descendre? Le bus ne s’arrête pas si l’on ne lui demande pas. Il serpente vers sa destination et dépose ses passagers à coup de signaux rouge lumineux. Pour choisir il faut observer ce qui se passe dehors. On sort progressivement de l’espace connu, au rythme saccadé d’une conduite hachée par des passages piétons et des feux rouges. Cette rue, ou bien celle-ci? Ici il y a une école, je ne veux pas particulièrement voir d’enfant, ils sortiront de cours dans peu de temps, je ne descends pas. Ici des vieux immeubles, une boulangerie, mais non ce n’est pas ça. Ici un parc, mais il me faut de la solitude, je le sens, ce ne sera pas là non plus. Les arrêts défilent, j’ai peur d’arriver bientôt dans le quartier de la gare. Il faut descendre, et ne plus faire d’exigences. Le bus s’arrête, je ne regarde pas où je suis, et je me précipite à l’extérieur, angoissée à l’idée de reconnaître cet endroit. Non. Ouf ! Il m’est assez inconnu pour avoir de l’intérêt. Il est même plutôt intéressant. Plus que toutes ces rues que j’ai vu auparavant. La rue est vide pour le moment, mais elle va bientôt se remplir je n’en doute pas, je ne m’attarde donc pas et prend vers la droite. Je croise une vieille dame avec son chien. J’ai pris une décision, je vais me faire passer pour une habitante de cette rue, de ce quartier. Voilà mon objectif : me fondre dans la masse des gens qui vivent, pour pouvoir profiter pleinement de cet inconnu, en me le familiarisant. Modifiant mon allure, je ralentis et flâne. Je croise une boulangerie, je m’y engouffre et achète une baguette. Qui penserait que je suis allée acheter mon pain à cinq kilomètres de chez moi. Avec une baguette sous le bras, mon plan devient parfait. Le pain est chaud, j’en arrache un bout que je mâchonne en poursuivant mon chemin.

Mes pas me guident dans ce quartier inconnu, il fait encore clair, les gens ne sont pas sortis du travail, les rues sont relativement calmes. J’en traverse une, emprunte un passage, en remonte une autre, descends un escalier : je rencontre des jeunes filles, dans de longs manteaux bleus, elles rient et leurs yeux pétillent. Plus loin je croise deux jeunes hommes, il ne doivent pas avoir plus de dix-sept ans. Je comprends alors les gloussements, c’est un jeu de course poursuite. Je passe ensuite devant une grande porte rouge d’où sort un homme en costume, dont le bras est accroché désespérément par une femme bien plus jeune que lui. Elle le regarde avec admiration, elle est très belle, brune, très brune, avec des traits fins et un nez droit. Frigorifiée dans son manteau rouge, elle tremble, les commissures de ses lèvres relevées, dévoilant des dents d’une parfaite blancheur, elle rayonne de bonheur. L’homme quant à lui semble plutôt fier de tenir une telle beauté à son bras. Il me regarde de manière assuré, je lui réponds par un sourire à peine voilé, leur histoire ne durera pas longtemps. Elle est beaucoup trop jolie pour lui. Perdue dans mes pensées, je manque de me faire renverser par une voiture, une Twingo noire qui roule à toute allure. Elle sort d’un autre immeuble, la porte de la cour n’est pas encore fermée et quand je passe devant, j’aperçois l’entrée pavée, la cage d’escalier au loin, dans lesquels discutent deux voisines. Sans m’en rendre compte j’ai mangé la moitié de la baguette.

J’entends soudain une sonnerie, et je regarde ma montre, 16h30, l’heure de fin des classes. Appréhendant la foule de parents et d’enfants qui vont surgir dans quelques instants, je m’engouffre dans la première boutique que je trouve sur mon chemin.

Il fait sombre, il me faut le temps de m’adapter à cette lumière nouvelle, succédant au soleil ruisselant sur les pavés. Quand mes yeux s’habituent je distingue des piles, elles montent jusqu’au plafond, s’entassent sur des étagères de bois sombre, sur le bureau près de la porte, elles forment des couloirs étroits et sinueux. Qu’est-ce qui est empilé ? Stupéfaite je constate qu’il s’agit de papiers, des milliers et des milliers de feuilles, couvertes d’encre noire, bleue, rouge. Du papier cartonné, du papier cigare, du papier blanc, du papier gris, du papier tressé, du papier croisé, du papier corné, du papier lisse. Je me sens vite saisie de malaise, cette ambiance est étouffante. Un homme surgit alors derrière une des piles. De ces énergumènes un peu fascinant, courbé en deux, aux cheveux blancs, portant des lunettes. Un personnage tout droit sortit d’un roman. Le vieil homme s’approche, il me parle, me demande ce que je cherche, comme je ne réponds pas il insiste, me bouscule, puis me fait signe de le suivre. Ignorant dans quoi je m’engage je suis l’inconnu vers le fond de la boutique. Il me tend alors un petit livre, un petit livre vert, avec une jolie couverture, sur laquelle le nom de l’auteur est écrit en couleur dorée. Je le prends et constate qu’il s’agit d’un auteur étranger. L’inconnu me fixe du regard tandis que je feuillette le livre, je me suis définitivement perdue c’est sûr. Et soudain je ressens une envie profonde de rentrer chez moi, je souhaite retrouver la sécurité des endroits que je connais, cesser de mentir et de faire semblant. Je remercie alors l’inconnu, me fraye à nouveau un chemin vers la porte, et je sors dans la rue. L’excitation se transforme en peur, où suis-je, comment vais-je rentrer ? Il faut que je me calme, Paris regorge de lignes de bus, en marchant je devrais en trouver une sans problème. Mon périple se transforme et de déambulation il devient recherche frénétique, besoin de sortir de l’inconnu, de se rapprocher du monde qui est le mien. Je bouscule presque les passants, la nuit commence à tomber et j’ai l’impression de tourner en rond, quand soudain je croise le chemin d’un bus. Le voyant s’éloigner je me mets à courir derrière lui, et quand essoufflée je m’engouffre enfin à l’intérieur, je retrouve la sécurité des fauteuils en poils bleus et verts, les vitres qui m’isolent de cet ailleurs inquiétant, la conduite brusque du chauffeur, et peu à peu je m’éloigne de cet inconnu, de cette expérience, et je me dis que je recommencerai la semaine prochaine.

Valentine: ses participations au blog


Idil

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Mes participations au projet Place Blanche


Cher inconnu

Maya

Cher inconnu,

Cela fait quelques semaines que tu es là, quelques jours, déjà. Tu t’es glissé si doucement parmi nous que je ne t’ai pas entendu, je ne t’ai pas vu arriver. Et puis un matin, tu étais là. Je ne sais pas trop comment. Je ne sais pas trop pourquoi. C’était une sensation indescriptible, tous les mots du monde n’y suffiraient pas.

Je me suis assise sur le carrelage froid de la salle de bain et j’ai pleuré. Ma nuque reposait sur le bord glacé de la baignoire en émail et il y avait cette craquelure, tout en haut, au plafond, et je me suis sentie terriblement triste. Je ne sais pas pourquoi.

Il y avait cette craquelure et je me suis sentie fêlée, abîmée, entaillée. Je n’étais plus vraiment moi-même, je n’étais plus vraiment entière – j’étais autre chose.

Je suis restée quelques instants assise comme ça, j’essayais de comprendre. Les mots virevoltaient dans ma tête, ils n’avaient plus vraiment de sens. Je me suis sentie surréaliste. Moi-même et autre à la fois, mon identité craquelée comme la peinture au plafond. Tableau : la fille-double dans la salle de bain.

Si l’on devait donner des couleurs aux jours, je dirais que ce jour était un jourbleu. Un jourbleu d’orage, tirant un peu sur le gris, à la fois triste et menaçant, un de ces jours d’avant la tempête où l’on sent toute l’électricité du ciel se contenir dans les nuages, avant l’explosion, un de ces jours où tout est tellement calme que le monde entier retient son souffle, et l’on sait, on sait par instinct, que n’importe quoi (tout) peut arriver. Ce genre de jour est un jour de tous les possibles.

Ce jourbleu-là, il a plut. Tu ne t’en es pas rendu compte, évidemment. Ce n’est pas le genre de chose dont tu sais te rendre compte. Toi, tu étais là, abrité, bien au chaud, et toute la pluie du monde n’aurait pas su t’atteindre, et moi j’étais par terre dans la salle de bain glacée à compter mes fêlures et les gouttes de pluie qui frappaient par averses le petit carreau de la pièce.

C’est fou tous les genres de pluie qu’il peut y avoir. Tu apprendras, un jour, à tous les différencier. Quand tu en auras envie, quand tu te sentiras prêt. Tu verras, c’est beau, la pluie, c’est quelque chose d’intime. Il y a la pluie douce et silencieuse, la pluie-caresse des matins humides. Il y a la bruine piquante et incisive des jours d’hiver, si froide qu’elle vous perfore les vêtements, et même la peau, jusqu’aux os, jusqu’à ce que vous vous sentiez trempé de l’intérieur, tellement glacé que plus rien ne pourra jamais vous réchauffer. Il y a la pluie-spectacle, cette pluie des grands jours, qui fait étalage de toutes ses possibilités, qui s’accompagne d’éclairs magnifiques et d’un tonnerre de géant de la montagne, une pluie artistique où l’on sent toute la puissance de l’univers et toute la faiblesse du genre humain, une pluie qui remet à sa place, une pluie qui a trait au sublime.

Toi, tu ne connais pas encore le sublime. Peut-être que tu ne le connaitras pas. Mais si jamais tu le rencontres un jour, c’est sûr, tu le reconnaitras, tu sauras tout de suite que c’est lui qui arrive avec son corps de constellation et sa figure de soleil, il dépliera vers toi ses grands doigts de beauté et te tiendra dans sa paume terrible, où tu seras littéralement saisi, d’où tu ne pourras pas t’échapper. Le sublime c’est le merveilleux et le terrifiant en même temps.

Mon sublime, aujourd’hui, c’est toi.

Toi qui est là, sans l’être vraiment, toi qui est un miracle et un châtiment. Toi qui n’y peux rien, n’as pas fait exprès d’être sublime mais qui m’a saisie, et me tiens maintenant. Tu me tiens debout. Et j’ai peur.

Je me penche, et te murmure quelques mots, juste comme ça, pour essayer. Je te murmure quelques mots, à toi, l’inconnu qui grandit en moi.

Maya: ses participations au blog


Inconnus

Alaya

Avant, ils n’étaient que deux individus. Inconnus. Tous les matins, il attendait à côté d’elle le bus pour aller à son travail. Tous les matins, elle attendait à côté de lui le même bus. Il n’était pour elle qu’un garçon comme les autres. Elle n’était pour lui qu’une fille comme les autres. Jamais son attention ne s’était attardée sur lui, ni le sien sur elle. Inconnus. Puis un regard, un sourire et bonjour. Au fur et à mesure que le temps passa, la glace de la méconnaissance se brisa, ils se rapprochèrent, ils se parlèrent, passèrent des moments ensemble, apprirent à se connaître. Complicités, éclats de rires, appels, sms non stop, promenades, mots d’amour. Bonheur. Au fur et à mesure que le temps passa, vers l’avenir il les précipita. Inconnus. Jalousie, prises de têtes, disputes, manque de confiance, silence, verres cassés. Avec le temps, ils se lassèrent, les passions s’éteignirent, leurs affections disparurent. Imprévus ? Inconnus.

Alaya: ses participations au blog


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