Je me souviens de ces images si mystérieuses. Un visage presque déshumanisé, une douceur mêlée d’angoisse. C’était Léa, il y a quelques années, qui pour la première fois expérimentait l’autoportrait à la photocopieuse.

Aujourd’hui, Léa est photographe professionnelle. Mais ce qu’elle appelle l' »essence-même de son travail », ce sont les portraits, et c’est avec les  autoportraits qu’elle a commencé et qu’elle construit aujourd’hui la « base de ses expérimentations photographiques ».

Quand le photographe est aussi modèle, et le modèle aussi photographe. Quand le processus de création est l’occasion d’une réflexion de soi à soi, mais fait pourtant naitre une œuvre destinée à être partagée. L’autoportrait, par sa forme si singulière, ne peut qu’intriguer.

Le photographe, ou le modèle, donne-t-il plus de lui-même lorsqu’il tient les deux positions en même temps ? A-t-on besoin de cette générosité en photographie ? Le portrait est-il don de soi, ou jeu d’acteur ? Quel est le rôle du partage dans ce cas à priori si personnel ?

Léa nous donne son point de vue.

La spécificité de l’autoportrait

2-lea8Les autoportraits, c’est avec eux que tu as débuté ton aventure photographique. Est-ce que cette formation par l’autoportrait a un impact sur ta façon d’aborder la photographie aujourd’hui ?
Au début ma pratique de l’autoportrait était un choix de contrainte. Je commençais, je n’avais pas forcément beaucoup de technique et je ne me voyais pas shooter des gens pour faire des photos qui pourraient les décevoir. Je me suis donc tournée vers l’autoportrait par praticité et par peur du jugement extérieur. Pour cette même raison, ma page Facebook était un pseudo. Je me créais une identité virtuelle séparée de ma petite vie réelle. Cela me rassurait. Les critiques des personnes étaient liées à mes photos et non à ma personne. D’ailleurs, sur la majorité des photos de l’époque, mes autoportraits étaient des plans larges en extérieur et mon visage n’étaient pas forcément visible.

A l’époque je shootais avec un bridge et le trépied de mon père, qui est plus vieux que moi. Je partais à pied de chez moi et j’allais shooter dans les champs quand l’envie me prenait. Je crois que j’ai toujours aimé la mise en scène. Petite déjà, je m’amusais à me déguiser avec ma sœur, on avait une armoire entière de vêtements en tous genres. Aujourd’hui celle-ci déborde littéralement !

J’aimais cette liberté d’horaire et de lieu, c’était spontané. Aujourd’hui j’ai moins de temps mais j’aime revenir aux autoportraits pour ces raisons-là.

« Les autoportraits sont à la base de mes expérimentations photographique. »

2-lea4L’autoportrait t’offre donc une plus grande liberté dans la création. Est-ce que tu as l’impression qu’il y a des choses que l’autoportrait te permet, et que tu ne peux pas, ou ne veux pas, faire avec d’autres modèles ?
En soi, je ne fais pas d’autoportraits pour compenser un manque au niveau des séances de portrait. Par contre, c’est sûr que les autoportraits sont à la base de mes expérimentations photographiques. Ils me permettent de tester une technique, un style, une retouche sans pression extérieure. Parce que même si un modèle est assez complaisant, je trouve qu’inconsciemment je me mets la pression pour sortir quelque chose de la séance.

Par exemple, sur mes dernières séries, je réalise plus d’autoportraits en intérieur, en mode « studio » afin de perfectionner cette technique avant de la proposer en shoot. (Sachant que c’est un studio bricolage avec un flash cobra et une petite soft box. Je ne veux pas me pointer au shoot et galérer avec mon matos alors qu’il n’est pas extra !). Par exemple, je trouve que je gère de mieux en mieux la retouche de peau et les techniques d’éclairage avec une source comme vous pouvez le voir sur ma dernière série [ndlr: la série « Trèfle »].

« En autoportrait je ne ferais pas de boudoir, de lingerie, ou de nu, alors que j’aimerais approfondir ces domaines par ailleurs. Je trouve ça trop personnel.

Et inversement, est-ce qu’il y a des choses que tu fais en portrait et pas en autoportrait ?
Mes séances de portraits sont aujourd’hui assez diversifiées, mais en autoportrait je ne ferais pas de boudoir, de lingerie ou de nu alors que j’aimerais approfondir ces domaines par ailleurs. Je trouve ça trop personnel. J’assume mon corps mais ce type de séance ne me permet pas de déconnecter totalement ma personne de celle représentée sur l’image, comme je peux le faire sur d’autres types de séances où le maquillage, le stylisme, la mise en scène et autres me permettent de jouer un rôle.

L’autoportrait: jeu de miroir ou jeu d’acteur ?

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The Bird

Tu disais tout à l’heure que l’autoportrait est à la base de tes expérimentations. Est-ce que tu pars quand même avec une idée en tête, que ce soit pendant la séance ou au moment du traitement de l’image ? Quelle est la place du « hasard » dans tes photos ?
Mes séances d’autoportraits sont faites au feeling, quand j’ai le temps, et souvent décidées au dernier moment, donc je fais suivant l’humeur du jour et ce que j’ai sous la main pour la prise de vue. Je me fais une idée directrice mais au final je dévie souvent au fur et à mesure de la séance. Cela part souvent d’un accessoire ou d’un maquillage. Par exemple ma série The Bird [photo ci-contre] m’est venue de ma robe à plume. J’ai eu l’inspiration pour le maquillage, et le reste est venu tout seul. Des fois trop de réflexion tue l’imagination.

Pour la retouche cela dépend de mes envies, cette série est pas mal retouchée car je n’avais que trois photos qui me plaisaient et le maquillage était assez poussé, donc je voulais tout mettre en valeur. Mais certains shoots ne sont quasiment pas retouchés, soit parce que je trouve que ça n’en vaut pas la peine, soit par flemme (et oui, un de mes grands ennemis avec mon ordi qui rame). Par exemple, ma série Trèfle est très peu retouchée: un développement lightroom avec ajustement des tonalités principalement, et c’est tout. [à lire: un article de Léa sur son blog, à propos du traitement de ses autoportraits : « Transformations personnelles« ]

« Pour moi le travail d’autoportrait est assez proche d’un jeu d’acteur, je déconnecte volontairement ma personne de ces images. (…) Certaines personnes ont du mal à comprendre cet état d’esprit de différentiation. »

2-lea7Justement, tu utilises beaucoup le maquillage, la mise en scène, la retouche photo… finalement, celle que l’on voit sur tes photos, est-ce que tu considères que c’est toi, ou un personnage mis en scène ?
Comme j’ai pu l’évoquer dans les questions précédentes, pour moi le travail d’autoportrait est assez proche d’un jeu d’acteur, je déconnecte volontairement ma personne de ces images. C’est plus facile pour moi d’imaginer des mises en scène ou autre, mais aussi d’interpréter mes personnages (bien qu’ils soient assez simples). Notre corps est un outil de communication et comme nos paroles il peut être en oppositions avec nos pensées.

Certaines personnes ont du mal à comprendre cet état d’esprit de différenciation. Pour eux la personne sur la photo reflète réellement le comportement du modèle IRL [ndlr: in real life]. Ainsi, lorsqu’ils voient des photos de nu par exemple, ils pensent directement que le modèle est frivole, alors que c’est seulement un rôle. C’est triste mais ça m’arrive souvent de voir des statuts « coup de gueule » de modèles qui en ont marre de recevoir des messages obscènes parce qu’elles font du nu. Je pense notamment à Mary Jeanne  qui fait de superbes autoportraits (nue) et qui a décidé de fermer son compte DeviantArt car elle recevait constamment des messages dans lesquels des pervers lui expliquaient leurs fantasmes sur ses photos. Je trouve ça triste, mais malheureusement il n’y a pas grand-chose à faire, ce type de comportement existe et c’est entre autres pour ça que différencier les deux facettes de ma vie me permet d’avoir un recul important vis-à-vis des commentaires des gens et de n’en retirer que le positif pour avancer.

Par ailleurs, ceux qui me connaissent dans la vie ne me reconnaissent pas réellement sur les photos, alors je pense que je modifie assez ma représentation pour qu’elle soit une entité à part entière. Cela renforce d’autant plus la séparation que je peux faire entre ma vie et mon moi virtuel.

« Je pense que faire de l’autoportrait, arriver à moduler ses expressions, faire un travail corporel sur soi-même induit inéluctablement un changement psychologique. »

2-lea6Malgré cette distanciation entre toi et tes personnages, t’est-il déjà arrivé d’en apprendre sur toi-même grâce à ce hasard de l’expérimentation, grâce à tes personnages, à l’autoportrait ?
Faire de la photo en général m’a beaucoup servi. Cela m’a permis d’avoir une meilleure confiance en moi, de mieux accepter mon corps. Sachant que j’ai commencé à mes dix-sept ans, la photo m’a permis de passer d’ado à adulte. Sans m’en rendre compte, je me suis intéressée à la mode, au maquillage afin de comprendre ce qui marchait le mieux en photo. Et en fin de compte je pense être devenue plus attentive aux codes de la féminité, ce qui a légèrement déteint sur moi qui n’avait aucun style vestimentaire à l’époque.

De plus, bien que je distingue la photo de ma personne, le fait d’avoir des compliments sur son travail augmente son estime de soi. Je pense que faire de l’autoportrait, arriver à moduler ses expressions, faire un travail corporel sur soi-même induit inéluctablement un changement psychologique. Aujourd’hui, à vingt-deux ans, j’ai plus de facilité à communiquer, à exposer mon avis, être diplomate et gérer la pression (notamment lors des mariages). Choses qui ne se seraient pas forcément aussi développées si je n’avais pas fait de la photo.

La question du partage

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Série « Trèfle », dont seulement cinq photos ont été publiées, alors que toutes ont été traitées.

A propos des avis que tu peux recevoir, justement:  même si, avec les autoportraits, tout le processus de création se fait de manière autonome, l’aventure artistique n’est pas seulement l’affaire de l’œuvre et de l’artiste qui la produit. Un troisième acteur entre en jeu, le lecteur de l’image. Est-ce que tu partages tous tes autoportraits ?
D’habitude, je réalise plus d’une bonne centaine de clichés par shoot. Après un tri, il m’en reste une petite série de photos qui me plaisent réellement. Des fois c’est une dizaine, des fois deux. Mais peu importe, je partage sur mon site et les autres plate formes (Facebook, 500px …) les photos qui valent vraiment le coup. Je ne fais pas de distinctions entre famille, amis et le reste du monde. Mes photos sont faites pour être vues, je n’ai pas honte d’elles, alors pourquoi choisir qui devrait en profiter ?

Par contre, j’avoue ne pas partager toutes les photos que je trouve bien, je ne sélectionne que quelques-unes des photos que j’ai pu retoucher, afin de ne pas harceler les gens avec dix photos de moi sur un thème. [voir miniatures ci-contre]. En autoportrait je pense que le minimum est l’ami du bien. Je ne cherche pas à mettre mon image en avant tant que ça dans mon travail photographique car ce qui intéresse le plus les gens, ce sont les portraits. Ce sont eux qui me trouvent des jobs et qui donnent envie aux gens de collaborer avec moi. Parce que dans ces images ils ne sont pas qu’observateurs, ils peuvent s’imaginer comme acteur. Ce que ne permettent pas les autoportraits.

Pour moi, le fait de montrer ou non une photo ne change pas ce qu’elle est intrinsèquement.

2-lea5Est-ce que l’acte même de partager, de donner sa place à ce troisième acteur, apporte quelque chose à ton travail ?
Mon travail de création, surtout pour les autoportraits, est totalement personnel et égoïste. Je ne prends en aucun cas en compte l’Autre lors de la réalisation des photos. Le fait de montrer ou non une photo ne change pas ce qu’elle est intrinsèquement.

Mais c’est vrai que partager ce qu’on fait apporte une certaine satisfaction d’ouverture au monde. L’art est fait pour être partagé même si sa réalisation suit les goûts de l’auteur. Cet échange était à mes début quelque chose d’important pour moi qui avait encore tout à apprendre et qui avait tendance à être isolé dans ma campagne gersoise. A cette époque on pouvait être « connus » par la photo assez facilement, c’était l’époque des « kikoulol » et du coup j’avais pas mal de retours d’ados.

Aujourd’hui j’ai progressé, je sais mieux où je vais et j’accorde toujours autant de poids à cette relation d’échange, mais il ne se fait plus avec les mêmes personnes. C’est surtout avec mes amis du milieu, ainsi la quantité a largement diminuée mais la qualité n’en est que meilleure et cela est d’autant plus bénéfique. Je pense particulièrement à Solène Lgp qui est sacrément callée niveau technique alors que je suis nulle.

Personnellement j’aime échanger sur mon travail, dans mon travail photographique global, je pense que l’apport extérieur de points de vue m’a beaucoup apporté.

Pour revenir sur ce que tu viens de dire: le fait de montrer une photo ne change pas ce qu’elle est, intrinsèquement, pour toi, mais j’imagine qu’il t’arrive de recevoir des retours de la part des personnes qui te suivent, leur avis, ce qu’ils ont vu, eux, dans telle ou telle photo… Quel est le rôle de ces retours, que t’apportent-ils, et qu’apportent-ils à ton travail ?
Partager une photo c’est forcément se soumettre à un jugement. Après, à chacun de prendre en compte ou non ces avis. Personnellement j’aime échanger sur mon travail, dans mon travail photographique global, je pense que l’apport extérieur de points de vue m’a beaucoup apporté. Je vois très bien que mon travail évolue grâce aux suggestions extérieures qui m’ouvrent de nouvelles possibilités. Cependant je déplore le temps où Facebook était plus gentil avec les pages et que la communauté était plus active. Pour moi, c’est à ce moment-là que j’ai le plus rapidement progressé.

Et pour finir, comme toujours: un rencontre particulièrement marquante ?
Je dirai Solène ! C’était une connaissance Facebook, d’un groupe photo, et on s’est vues plusieurs fois pendant l’été. C’est ma rencontre la plus marquante de l’année, une fille en or avec qui on a bien échangé et je crois qu’on s’est mutuellement fait progresser !

Propos recueillis par Idil Fortin
Photographies de Léa Pons


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