Motivée par un travail sur les troubles psychiatriques au cours de ses études de psychologie, Andie Lewis – de son nom, qu’elle a choisi en référence à Andy Warhol et Lewis Carroll – a décidé de se lancer dans la réalisation d’une série de douze photographies.

Pour chaque photo Andie a choisi une phobie, qu’elle a cherché à illustrer avec pour modèle l’une de ses poupée. Cette série a été exposée à Rennes en 2014, et à Lyon en 2015.

Que sont les phobies ? Comment sont-elles vécues ?  Pourquoi – et comment –  les illustrer avec une poupée pour modèle ? Andie Lewis a accepté de répondre à nos questions, et nous parle aujourd’hui des ses recherches, sa démarche, du choix de la poupée, avec ses particularités et son ambivalence.


 

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Dysmorphophobia

J’ai eu l’occasion de voir quelques spectacles de marionnettes cette année, et j’ai tendance à faire un rapprochement avec les poupées. Dans les deux cas il s’agit d’un objet inanimé, mais qui a malgré tout un aspect humain, et qui peut en quelque sorte « prendre vie » par l’action humaine – un marionnettiste, un photographe dans ton cas… C’est ce qui lui donne à la  fois quelque chose d’assez fascinant, et en même temps de très effrayant. Que penses-tu de cette ambivalence ?
Comme toi, j’estime que les marionnettes et les poupées sont semblables. Elles ont, comme tu l’as dit, la possibilité de « prendre vie ». C’est justement ce que je trouve passionnant et qui m’a poussé à développer mon utilisation de la poupée dans mes photos. Même si elles sont rattachées au monde de l’enfance, pour certains ce sont des objets effrayants. Pour ma part je ne suis absolument pas effrayée par ce côté « humain » bien au contraire, ça a toujours eu tendance à attiser ma curiosité et à accroitre mon imagination, cependant, je comprends que cela puisse effrayer. J’ai eu quelques retours négatifs vis-à-vis de ça. J’ai constaté que c’était toujours la proximité avec l’aspect humain qui rebute. Je ne saurais pas l’expliquer mais là encore je peux le comprendre. Je pense quand même que certains films d’horreur n’y sont pas pour rien … *rires*

« J’avais envie de rendre les phobies presque plaisantes à regarder, fascinantes d’une certaine manière. »

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Autocheirothanatophobia

On retrouve cette ambivalence  de la poupée dans tes photos sur les phobies : une tension entre un certain plaisir esthétique et l’horreur de ce qui est représenté.
On m’a souvent fait remarquer, vis-à-vis de mes photos de poupées d’une manière générale, qu’il y régnait une atmosphère particulière. Je ne saurais pas trop l’expliquer. J’ai tendance à travailler mes clichés de manière très spontanée, tout se passe sur le moment, les idées fusent rapidement, j’installe ce que j’ai à installer et je shoote, sans me poser de question. Je cherche le bon angle, je tourne, je trifouille et je finis par arriver à quelque chose qui me plait. Quelque chose qui pour moi est esthétique et répond à la thématique initiale, à l’idée principale.

Pour la série « Phobia Project » c’était un peu différent. J’ai voulu dès le début illustrer, à ma manière, la thématique « sombre » qu’est celle des phobies en les rendant esthétiques. Ce n’était pas forcément évident car j’étais dans cette démarche de mêler « beau » (ma vision du « beau ») et cette thématique effrayante. J’avais envie de rendre les phobies presque plaisantes à regarder, fascinantes d’une certaine manière. J’ai d’abord fait des recherches sur les phobies et j’ai tenté de voir lesquelles m’inspiraient, lesquelles pouvaient être illustrées. Aujourd’hui, mes photos sont ce qu’elles sont… Sur certaines on ressent d’avantage l’angoisse, d’autre réussissent à faire ressortir une certaine poésie. C’est la façon dont je les imaginais, c’est ainsi que je les trouve esthétiques, qu’elles me plaisent.

C’est une remarque à laquelle il est difficile de répondre… C’est assez compliqué d’expliquer ce qui se passe quasi spontanément. Ce sont mes goûts, mes inspirations, mon passé, ma vie de manière générale, je pense, qui influencent mes clichés et l’aspect qu’ils peuvent avoir et ce qu’on peut y trouver, ce qu’ils peuvent faire ressentir.

« J’ai étudié les troubles psychiatriques et les phobies durant une première année de fac en psychologie. Le sujet m’a vraiment passionné. »

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Pteronophobia

Pourquoi avoir décidé de travailler sur les phobies ? 
J’ai étudié les troubles psychiatriques et les phobies durant une première année de fac en psychologie. Le sujet m’a vraiment passionné. C’est ce qui m’a donné envie, quelques années plus tard, de me lancer dans la réalisation de cette série.

De plus, le visage de la poupée choisie pour ces photos (BJD Unoa « o » sur corps DollChateau K07), lorsque je l’ai achetée, m’a directement inspiré un visage hurlant, apeuré. Ça m’a poussé à me lancer.

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Nyctophobia Phasmophobia

Tu utilises souvent les poupées pour tes photos mais – et en particulier avec cette thématique sombre qu’est celle des phobies –  y a-t-il aussi dans ton travail la volonté de rompre l’association première que l’on peut faire, en tout cas en France, entre la poupée et le jouet pour enfant ?
Je ne me suis jamais demandé si je voulais vraiment « casser » cette association à travers mes clichés. Je pense qu’elle se brise naturellement puisqu’il suffit de regarder pour se rendre compte que les poupées que j’utilise n’ont rien des jouets vendus dans le commerce. Cela reste des poupées mais qui n’ont ni la même valeur pécuniaire, ni la même utilisation que les poupées mannequins vendues dans les supermarchés. Toutes les personnes à qui j’ai présenté mes photos ont fait le distinguo d’elles-mêmes.

Par contre, lorsque je me contente d’en parler, sans visionnage des photos, c’est vrai que les gens pensent d’abord aux poupées Barbie et assimilées. Lorsque je poursuis, que j’explique que mes poupées sont plus onéreuses, qu’elles sont importées d’Asie, qu’elles sont articulées, que l’expression du visage peut varier, leurs préjugés s’amenuisent. Enfin, après visionnage ils se rendent compte, comme je le disais, qu’il n’y a pas d’association à faire. Je dirais donc : non. Je n’ai pas de réelle volonté à briser cette association puisque cela a tendance à se faire naturellement. Pour la série « Phobia Project » le visage de la poupée et la thématique abordée ont suffi à éliminer toute possibilité d’association entre cette BJD (qui signifie Ball Jointed Doll, poupée en résine entièrement articulée et personnalisable) et les jouets d’enfants. Tout s’est fait spontanément et à aucun moment je n’ai volontairement cherché à exploiter un thème plus « mur », plus « adulte » pour créer une cassure.

« Je pense que je joue sur les deux tableaux. J’aime leur donner un côté vivant, les rendre très expressives et en même temps j’aime beaucoup jouer sur la notion d’échelle. »

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Bibliophobia

Toutes ces possibilités de personnalisation doivent t’aider à rendre tes poupées si expressives, j’imagine que c’est un travail difficile ? Est-ce que tu essaies de te rapprocher au maximum de l’humain, ou est-ce que justement tu joues sur les écarts ?
Ce n’est pas une mince affaire que de rendre une poupée expressive, en effet. D’abord, cela passe par le travail de personnalisation, aussi appelé customisation, qui consiste en la modification partielle ou totale d’éléments composants la poupée. Cheveux, yeux, maquillage, corps, vêtements, forme du visage, tout est susceptible d’être retravaillé. Cela demande une certaine minutie et de la patience. Certains projets prennent plus de temps à aboutir que d’autres, certains nécessitent une plus grande concentration…

Ensuite vient le travail des décors, la mise en situation, le positionnement de la poupée. C’est souvent ici que les choses se corsent. Après avoir peaufiné les détails d’un éventuel décor réalisé à l’échelle ou non (mais toujours adapté à la poupée en matière de couleur, formes, rendu global), il convient de la positionner. Contrairement aux humains, l’amplitude des mouvements est souvent limitée, il faut donc s’armer de patience pour créer des positions naturelles. Il en va de même pour les yeux qui sont, eux aussi, mobiles. Le jeu consiste donc à se concentrer sur la position et l’aspect général de la poupée comme si l’on guidait un modèle photo à échelle réduite. Je cherche toujours à ce que, dans mes clichés, les poupées n’aient pas l’air figé. C’est un peu comme essayer de les rendre vivantes.

Je pense que je joue sur les deux tableaux. J’aime leur donner un côté vivant, les rendre très expressives et en même temps j’aime beaucoup jouer sur la notion d’échelle. Je vais travailler les poses et l’expressivité comme je le ferais avec un modèle humain mais très régulièrement je crée des décors et environnements totalement disproportionnés, ce qui créé un contraste que je trouve très intéressant. C’est quelque chose qui demanderait plus de moyens techniques si je devais faire l’équivalent avec des modèles humains. Sans grands moyens, grâce à cette exploitation des poupées je peux facilement créer des univers plus originaux, plus hors du commun, parfois plus magiques que si les personnes étaient à la bonne échelle ; le tout en « fuyant » l’aspect figé que pourrait avoir une poupée.

« Qu’y avait-il de si effrayant dans l’eau hormis une éventuelle noyade ? »

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Aquaphobia

As-tu fait des recherches particulières sur les phobies, leurs origines, leurs symptômes, ce qu’en pensent les différents médecins ? (Je pense par exemple aux psychanalystes (Freud, Lacan), qui y voient le déplacement d’une angoisse liée au vécu vers un objet ou une situation du monde extérieur.) Qu’en penses-tu ? Est-ce que ces recherches ont nourrit ta réflexion et ton travail sur cette série ?
J’ai fait des recherches sur les phobies avant d’entamer cette série, en effet. Je me suis également, légèrement, basée sur les cours que j’avais reçu lors de mon année de psycho. Je me suis renseignée surtout sur la façon dont les gens souffrant de X ou Y phobie la vivait. Que ressentaient-ils ? Qu’y avait-il de si effrayant dans l’eau hormis une éventuelle noyade, par exemple ? Cela m’a vraiment permis de pousser ma réflexion et d’imaginer encore davantage les représentations que je pouvais faire de telle ou telle phobie.

Cependant, je n’ai pas voulu faire de recherches trop poussées ni lire les avis de psychanalystes à ce sujet. Je ne voulais pas m’enfermer dans des connaissances et interprétations trop « médicales », ni même me replonger dans les tréfonds de mes cours de psychologie. Je pense que ça aurait été un frein à mon imagination et mon interprétation du sujet.

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Cumulophobia

Tu as donc avant tout fait un travail de documentation directement lié au vécu des phobies, plus que sur des théories. Est-ce que tu as parlé avec des personnes qui souffrent des phobies que tu as choisies ? Et as-tu reçu des messages de la part de personnes concernées, qui seraient tombées sur tes photos ?
Je reste intimement persuadée qu’il y a toujours un intérêt à échanger avec quelqu’un. Peu importe le sujet. Je n’ai pas échangé directement avec des personnes concernées avant la réalisation de la série, mais j’ai lu beaucoup de témoignages. C’est ce dont je parlais en disant que je me suis renseignée sur la façon dont les personnes souffrantes vivaient certaines phobies. Pour moi cela revient au même et c’est ce qui m’a permis de développer mon imagination et donc d’imaginer plus concrètement certains clichés, confirmer ou infirmer certaines choses et finir par proposer ma propre vision des phobies. Ce ne sont pas ces témoignages qui auraient pu altérer mes clichés. Ça n’a pas été un frein. Par exemple pour la photo « Cumulophobie », je suis restée assez éloignée de ce que les Cumulophobes pouvaient éprouver tout en me renseignant sur le sujet. Lorsque je parle de recherches plus poussées dans lesquelles je n’ai pas voulu me plonger, je parle surtout des études et avis médicaux qui s’axaient plus sur le « pourquoi » et non sur le « comment ». Je ne voulais pas nécessairement me renseigner sur ce qui peut provoquer la phobie mais plus sur la manière dont elle est perçue/vécue. Connaître leurs origines et obtenir des explications plus rationnelles m’auraient peut-être amené à en interpréter certaines différemment, ce que je ne souhaitais pas.

« Généralement les personnes (..) avaient tendance à s’accrocher à de petits détails leur rappelant leurs moments d’angoisse: les cheveux prenant un aspect presque tentaculaire dans l’eau (Aquaphobie), l’effet d’écrasement étroitement lié à l’impression d’étouffement (Claustrophobie), l’ensevelissement du visage (Taphophobie)… »

Oui, j’ai reçu des commentaires de personnes touchées par des phobies, certains étaient publics, d’autres, plus intimes, écrivent via mails ou messageries privées. Généralement les personnes trouvaient les clichés très représentatifs, elles avaient d’ailleurs tendance à s’accrocher à de petits détails leur rappelant leurs moments d’angoisse : les cheveux prenant un aspect presque tentaculaire dans l’eau (Aquaphobie), l’effet d’écrasement étroitement lié à l’impression d’étouffement (Claustrophobie), l’ensevelissement du visage (Taphophobie)… C’était vraiment intéressant d’avoir un retour, qui plus est de personnes ayant vécues ces situations.

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Claustrophobia

Même si les deux aspects se retrouvent finalement toujours dans tes photos, tu as choisis pour certaines de mettre l’accent sur le sentiment d’angoisse, et pour d’autres sur l’objet de la phobie lui-même. Pourquoi ces choix ?
Ce sont des choix qui se sont imposés à moi. Rien n’a vraiment été réfléchi. C’était ma vision de la phobie tout simplement. Comme je l’expliquais, je travaille de manière très spontanée. J’ai imaginé l’illustration de ces phobies de cette manière. Les choix étaient esthétiques ou pratiques. C’était en tout cas évident pour moi de faire davantage ressortir l’angoisse sur la Claustrophobie par exemple et davantage l’objet de la phobie sur la Bibliophobie. En relisant mes vieilles archives et vieux posts de cette période je me rends compte que déjà, je ne trouvais pas d’explication à mes choix. Cela vient naturellement, tout simplement. Et au fond, c’est peut-être mieux comme ça …

Pour finir : une rencontre particulièrement marquante ?
Une rencontre qui n’a absolument rien à voir avec cette série sur les phobies. Je garde un bon souvenir d’un vernissage et d’un repas en compagnie de Jean Daniel LORIEUX, lorsque j’étais pré-adolescente, en vacances à La Baule chez mon oncle galeriste.

J’apprécie beaucoup ses clichés très pétillants, colorés et lumineux, très pop-art. Cela n’est pas sans rappeler une personne qu’il a côtoyé et qui l’a influencé : Andy Warhol.

Warhol étant un artiste que j’affectionne beaucoup, je pense que c’est pour ça que je garde un souvenir particulier de ce moment et de la découverte des photos de M. LORIEUX. Je me souviens de quelqu’un de très élégant et raffiné, au parcours remarquable et enviable que j’observais timidement, encore avec mes yeux d’enfants.

Propos recueillis par Idil Fortin
Photographies d’Andie Lewis 


Toute la série Phobia Project
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