Après quatre années d’études de photographie, et déjà une série – « A corps perdu » –  exposée à Tours en 2013, Charleen décide de se lancer dans la série « Corps et âme ».

Réalisée entre La France et Québec, où Charleen vit aujourd’hui, cette série se fait le témoignage d’une période de grands changements dans la vie artistique de la photographe, de nouvelles approches et de nouveaux défis.

Ici nos corps deviennent un lieu privilégié de l’expression de notre être, nos joies, nos peurs, nos secrets, notre présent et les traces de nos souvenirs. Pour la photographe, il s’agit alors de savoir comment capturer ces mouvements de l’âme.

Car si au quotidien notre posture, nos gestes, nos expressions appuient nos propos ou au contraire nous trahissent parfois, maitriser ces expressions corporelles pour les mettre en lumière représente un défi à relever, autant pour un photographe que pour des modèles.

Choix des parties du corps à photographier, direction des modèles, mise en conditions par la musique ou la discussion… entre maitrise et jeu de hasard, c’est tout un art que de rendre visible l’invisible.


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Le nom de ta série suggère un lien entre le corps, et l’âme: comment penses-tu ce lien ? Est-ce que ton idée a évolué avec la réalisation de ce projet ?
Le corps est pour moi un véhicule d’émotion dont l’âme est nourrie. Dans ma recherche corporelle esthétique mais aussi psychique, je veux confronter ces deux aspects avec force et douceur. Au fil de ce projet, j’ai appris à davantage laisser place à ses sentiments, briser la barrière entre « la forme et le fond ». Je photographie beaucoup la partie dite « haute » du corps, c’est à dire de la tête aux hanches, car elles suggèrent et dévoilent, pour moi, un grand miroir sur nous-mêmes. Notre flexibilité face à nos émotions, nos tiraillements… L’expressivité est d’une riche puissance à ce niveau du corps. Cette réflexion du corps et de l’âme est toujours en évolution.

« À mon arrivé à Québec, j’ai fait la rencontre d’une personne m’ayant aidé à trouver des danseuses contemporaines intéressées par ce projet. »

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Qu’est-ce qui t’intéresse dans ce travail sur les corps ?
Le corps à cette richesse vertigineuse de pouvoir exprimer de multiples émotions. Je travaille sur ce sujet depuis maintenant cinq ans, et je ne vois toujours aucune raison d’arrêter. Je découvre de séance en séance de nouvelles manières de voir l’humain et de questionner le public sur notre intimité. D’abord sur le ressenti face à la nudité totale, mais aussi face aux émotions intérieures qu’elles peuvent susciter grâce à ses expressions. Je me plais à dire que le public ne regarde pas juste un corps, mais plutôt un sentiment capturé. La nudité n’a jamais été un moyen pour moi de choquer, mais au contraire pour déculpabiliser, taire, dissoudre une limite absurde pour dévoiler la vraie intimité, la vraie humanité. L’essence même d’une personne : l’enveloppe cachant son lot d’histoire.

L’histoire de l’art est aussi un moteur essentiel dans ma vie, je collectionne les documentaires, les livres, je m’imprègne de nouvelles choses qui m’inspirent. Le corps dans l’Art, toujours de belles histoires et techniques à découvrir !

Puis d’un point de vue plus personnel, le nu m’aide à extérioriser mes sentiments intimes et aussi mon regard face à mon propre corps. Les images dévoilent des maux que nous sommes bien nombreux à ressentir. Mes photographies témoignent toujours d’un regard d’empathie face aux aléas des histoires d’une vie.

« Dévoiler des courbes cachées, des souvenirs oubliés. »

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Le choix du noir et blanc est-il seulement un moyen de souligner les lignes du corps, de la lumière, des contrastes ?
Le noir est blanc a toujours été une technique photographique à part entière pour moi. . Dès mon approche de l’image enfant, je capturais les images sur une pellicule monochrome. Cela témoigne à mon sens, d’une grande mélancolie. L’étude du corps et de l’âme a aussi d’une certaine manière cette essence de nostalgie, de retour sur soi, de son passé mais aussi de son présent. Comprendre son être depuis ses jeunes souvenirs. Le noir et blanc possède aussi cette belle façon d’accentuer les contraste de lumière, avec lesquels je joue constamment. Dévoiler des courbes cachées, des souvenirs oubliés.

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Comment as-tu choisis tes modèles pour cette série ? Sont-ils des danseurs, des comédiens, professionnels de l’expression corporelle ?
Cette série a débuté lorsque j’habitais encore en France, grâce à ma première série photo – À corps perdu – des modèles ont acceptés de poser pour ce nouveau projet. À cette époque j’expérimentais encore beaucoup, et je cherchais des manières de faire progresser ma pensée.

À mon arrivé à Québec, j’ai fait la rencontre d’une personne m’ayant aidé à trouver des danseuses contemporaines intéressées par ce projet. Pour moi, je franchissais une seconde étape : collaborer avec des personnes travaillant sur l’expression du corps. Les séances de prise de vue ont été incroyablement enrichissantes d’un point de vue professionnel mais aussi personnel.

Depuis ma vision du nu artistique à évolué. Je me suis concentré sur les relations humaines, sur les effets extérieures pouvant nuire à nos vérités intérieures. Le noir et blanc a pratiquement toujours eu sa place, mais j’ai aussi travaillé avec de la couleur ! Un petit changement qui m’a aussi déstabilisé mais a fait naitre de nouvelles choses dont je suis fière.

« L’expérience me fait dire aujourd’hui que l’on ne peut pas vraiment tout contrôler. »

cea19Tu dis l’importance du passé, du souvenir dans tes photos… est-ce que tu prends un temps pour discuter avec tes modèles de cela, ou est-ce que tu penses que ces traces s’expriment d’elles-mêmes par le corps ?
Lorsqu’une prise de vue se déroule dans mon studio (qui est chez nous), on prend toujours une tisane ou un café pour discuter. Nous ne parlons pas nécessairement de nos failles, mais plus de nos vies en générale. Des conversations légères qui dévoilent toujours des idées. Je finalise souvent l’expression par la lumière et la post production. J’ai des modèles avec qui je travaille souvent, on se livre plus sur nos émotions. On peut comparer le processus par un apprivoisement pour l’une comme pour l’autre. La mise à nu intime et physique est la base de ce cheminement. Aujourd’hui, je prends des cafés avec des modèles sans mêmes faire de prise de vue, nous discutons comme des amies, puis nous avons de nouvelles idées ensemble.

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As-tu déjà pensé à l’autoportrait ?
Je fais régulièrement des autoportraits, un peu dénudé, mais pas totalement. Il reste toujours un morceau de tissu dans lequel me cacher ! Notre réflexion est constamment en évolution, et je sais, au fond de moi, que j’appréhenderai un jour l’autoportrait de nu. Je ne veux simplement pas presser cette idée, et me laisser transporter dans un flot d’idée dénué de restrictions qui m’emmèneront vers de nouvelles compositions.

« Quand un corps est face à moi, c’est vraiment à ce moment-là que tout s’organise dans ma tête. C’est un déclic inexplicable. »

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Tes compositions sont toujours très construites… est-ce que tu travailles en réalisant des idées précises que tu as en tête, ou est-ce qu’il s’agit plutôt pour toi d’un travail d’expérimentation ?
L’expérimentation a une très grande place dans mes réalisations. Toutes mes séries sont nées d’un essai, d’un test. À mes débuts, je voulais toujours un plan concis, élaborer, avec des images, des croquis, puis l’expérience me fait dire aujourd’hui que l’on ne peut pas vraiment tout contrôler. Les images dont je suis la plus fière s’avèrent être à la base des idées flous, des esquisses de compositions. Quand un corps est face à moi, c’est vraiment à ce moment-là que tout s’organise dans ma tête. C’est un déclic inexplicable, qui devient expliqué par la photographie.

« J’ai différentes manières de travailler. La musique prend une grande place dans le processus. »

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Est-ce que c’est toi, en tant que photographe, qui propose les poses et jeux corporels, ou est-ce que certaines des propositions viennent aussi des modèles ?
Les postures viennent d’un échange entre les modèles et moi-même. J’ai différentes manières de travailler. La musique prend une grande place dans le processus. Avec une de mes modèles favorite, je lui fais écouter des chansons me tenant à cœur, des paroles s’alignant sur l’émotion que je veux capturer. Elle s’imprègne de cette ambiance et commence à faire des mouvements. C’est sans nul doute l’instant que je préfère, le son de la musique, des pas foulant le sol et de la respiration. Je photographie en silence. Puis on regarde ensemble ce que l’on aime, ce que l’on pourrait refaire, ainsi de suite.

Ma deuxième manière de travailler et de demander de mettre en valeur une partie du corps, par exemple : les omoplates. Puis nous voyons ensemble les mouvements qu’elle a en tête, puis nous décomposons, encore et encore. Je joue aussi avec la lumière pour maximiser les ombres et les hautes lumières.

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Extrait de la nouvelle série de Charleen ! A suivre sur Facebook et Instagram.

Dans quelle direction vont tes prochains projets ?
En ce moment je travaille sur deux projets :

– La manipulation des images corporelles. J’effectue des prises de vues dites « classiques », puis je découpe et assemble des parties de corps pour les scinder à d’autres. Ensuite je retravaille aussi sur le tirage avec une aiguille et du fil. C’est une technique très éloigné de mes habitudes, cela touche au graphisme et aussi à l’art plastique, c’est un projet expérimental mais qui prend de plus en plus de place dans mes pensées.

– L’union collective : J’ai programmé une séance photo avec 8 modèles nus. Le but de cette séance est d’appuyer l’idée de construction collective. D’un point de vue humain mais aussi esthétique. C’est un grand défi auquel je pense depuis presque 1 an ! J’ai hâte de pouvoir mettre ce projet en œuvre.

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Pour terminer, une rencontre particulièrement marquante ?
Cette rencontre est une symbolique générale qui a nourrit ma vision. La rencontre qui a bel et bien changé ma photographie est le Québec.

Dès lors où je suis arrivé ici, l’engouement pour la création s’est multiplié, puis j’ai eu la chance de collaborer avec des personnes et artistes inspirés. Je ne pourrais pas encore dire si c’est grâce au pays ou à l’ivresse du changement, mais je me plais à vivre ici. La France a participé à l’amorce d’un esthétisme et le Québec l’a renforcé. Je cherchais une confiance, une stabilité que j’ai trouvées. L’inspiration nait au détours des pratiques et jam musicaux, des discussions avec mes amis photographes, danseurs, sculpteurs, graphistes. La vie légère mais aussi déstabilisante lorsqu’on se sent déraciné. Les moments de doute font toujours surface, mais la création signe toujours la résignation de ces derniers. Quand je regarde d’un point de vue extérieur tous ses artistes qui m’entourent, je ne peux m’empêcher de penser que nous avons une chance incroyable d’avoir trouvé notre médium d’expression, et que c’est enivrant de pouvoir créer, seul, mais aussi ensemble. Le cheminement de nos créations est en constante évolution, et j’ai tellement hâte de découvrir notre futur.

Propos recueillis par Idil Fortin


Retrouvez le travail de Charleen :
– son site : charleen-art.com
– Facebook : Charleen Art
– Instagram: @charleen_art

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