Article réalisé suite à la publication de l’infographie rapportant les résultats d’un sondage proposant d’associer une couleurs à chacune des voyelles de l’alphabet.

Avec la participation de Louise, étudiante en art, et Pierre, étudiant à l’ESJ de Paris, tous les deux bloggeurs, et tous les deux synesthèses. 


Confusion des sens

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Life on Mars (Davis Bowie), par Melissa McCracken

Vous connaissez ce tableau ? C’est l’une des toiles de Mélissa McCracken, une artiste qui a réalisé une série de peintures illustrant sa façon de voir certains morceaux de musique.

Car Mélissa McCracken voit vraiment ces morceaux, en plus de les entendre, par un phénomène que l’on appelle synesthésie.

Lorsque je vous ai proposé de répondre au sondage inspiré du poème « Voyelles » de Rimbaud, vous avez imaginé de quelle couleur pourrait être chaque voyelles de l’alphabet. Mais certaines personnes parmi vous n’ont pas eu besoin d’imaginer ! Je parle de Louise et Pierre, dont vous avez déjà vu les réponses, et qui sont tous deux synesthèses.

La synesthésie est un phénomène neurologique par lequel plusieurs de nos cinq sens se confondent: les synesthèses (ou synesthètes)  voient les sons, et les lettres peuvent leur apparaître colorées, ou dotés d’une personnalité !

Très souvent les synesthèses ne savent même pas qu’ils le sont, car ces associations se font naturellement, dès la naissance, et ne changent pas au cours de la vie. Difficile donc, de savoir que tout le monde ne perçoit pas les choses ainsi ! (Ne vous êtes vous jamais vous-même demandé si votre voisin voyait le rouge de la même façon que vous ? Comment le savoir ?)

Evidemment, la synesthésie a inspiré de nombreux artistes, qui d’ailleurs n’étaient pas forcément synesthèses: des poètes, des musiciens, des peintres…. Pour les vrais synesthèses, elle est aussi le moteur d’une créativité particulièrement forte, comme vous avez pu le voir avec l’œuvre de Melissa McCracken et ses représentations des morceaux de Radiohead, David Bowie, John Lennon, Led Zeppelin….

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Témoignages

Tout cela est difficile à imaginer pas vrai ? Comment pourrait-on voir des couleurs quand les lettres sont imprimées en noir sur le papier ? Comment ces simples lettres pourraient-elles avoir une personnalités, comment un « e » pourrait-il être agréable, ou détestable ?

Non, les synesthèses n’imaginent rien ! Et pour vous le prouver, j’ai décidé de vous faire part des témoignages de Louise, étudiante en arts et bloggeuse, et Pierre, étudiant à l’ESJ de Paris et bloggeur lui aussi.

Quelle est la forme de ta synesthésie ? Pourrais-tu nous donner quelques exemples ?

Louise : J’ai une synesthésie de couleurs. J’associe les mots, les chiffres, les émotions, les gens, à des couleurs.

Pierre: Ma synesthésie concerne les lettres ainsi que les chiffres. Les chiffres ont tous une couleur. Ou plutôt une teinte, je préfère ce terme car si je prends l’exemple du 7, il peut varier de l’ocre foncé à l’orange vif. Les chiffres sont aussi dotés d’une température, d’une identité. Certains sont caractériels, d’autres faciles à vivre, et ça influence forcément les nombres qu’ils forment. J’adore le 19 pour des tas de raisons, je déteste le 28 pour mille autres raisons. Plus encore que les couleurs, c’est vraiment cet aspect personnalisé qui définit ma synesthésie numéraire. C’est une sorte de petit monde, d’écosystème, qui suit son cours avec ses embrouilles, ses évolutions, ses associations, ses périodes de calme et de tempête.

« Les chiffres sont aussi dotés d’une température, d’une identité. Certains sont caractériels, d’autres faciles à vivre. » Pierre

Les lettres sont aussi colorées, mais de façon bien moins perfectionnée. Les voyelles le sont vivement, les consonnes un peu moins. Là encore, tout à un sens. Cela ne s’arrête pas aux couleurs. Ces dernières débouchent sur des personnalités, me font faire des associations avec des paysages, des idées. Le « e » est jaune, il est conciliant, il fait vivre un mot. Il crée des diphtongues que j’aime beaucoup, comme « ei » qui m’évoque un jaillissement puissant de couleurs, et d’autres que j’aime moins comme le « ein » qui me fait automatiquement penser au goût cuivré, à la rouille. Le « u » est bleu, c’est une excellente lettre, très froide, glaciale même. Mais dans le bon sens du terme, à savoir apaisant. Je donne un exemple : « astronaute » contient un « a » très blanc en tête de mot, arrogant, agressif. En revanche, la diphtongue « au » en deuxième partie de mot, avec ce « u » apaisant et bleu, me fait penser à un sol gelé, à la banquise, au silence. C’est une très belle diphtongue.

« Ce n’est pas la couleur de l’objet ou encore un souvenir d’un objet qui fait que le mot à tel couleur, il l’a et je la vois c’est tout. » Louise

Est-ce que tu vois vraiment ces couleurs, physiquement, aussi bien tu vois la lettre écrite, ou est-ce qu’il s’agit plus d’une association que tu fais ensuite, de manière consciente ?

Pierre: Je vois réellement les lettres, les chiffres en couleur. Je les vois dans l’espace, juste au-dessus de mes yeux (fermés ou ouverts). Bien sûr, il ne s’agit pas d’une représentation qui m’obstrue la vue. C’est comme si j’avais un bandeau dans la tête au niveau du front, que je me représente naturellement, sans y penser, avec les chiffres, les lettres, les mots, les dates historiques. Tout y est très vivant. Je ne fais pas d’association a posteriori, tout est déjà là, et à déjà été là. Je ne fais que constater la chose, je la contemple et ça m’imprègne. Même ce qui découle des couleurs (les caractères, les paysages, les impressions etc.) est déjà là et ne vient pas après.

Louise: Je vois ces couleurs. Ce n’est pas réellement une association qui vient après je crois, c’est assez difficile à expliquer. Quand on me dit le mot vase je vois du jaune. Ce mot est jaune. Pourtant à l’heure où je t’écris aucun vase jaune n’est près de moi. Ce n’est pas la couleur de l’objet ou encore un souvenir d’un objet qui fait que le mot à tel couleur, il l’a et je la vois c’est tout.

« Je parlais avec des amis en leur disant que pour moi ils avaient des couleurs, ils étaient représenté par celles ci. Et une de mes potes m’a dit « Oh tu es synesthèse. ». » Louise

Quand et comment t’es-tu rendu compte que tu étais synesthèse, plus précisément, que tout le monde ne l’était pas ?

Pierre: C’était il y a quelques années en Angleterre. Je suivais des cours, à Londres. Un jour, un cours très orienté « prise de parole » avait pour thème la synesthésie. Je ne savais pas du tout ce que c’était. On nous a fait passer à tous un polycopié, histoire de comprendre de quoi il en retournait, et d’en parler. Et là, j’ai compris que tout le monde ne l’était pas. Je devais avoir 18 ans, peut-être un peu moins, je ne sais plus. En tout cas je m’en suis rendu compte assez tardivement.

Louise: Le fait que tu dises « tout le monde ne l’est pas » est réellement la façon dont j’ai appris que je l’étais. Savoir que tu as ça ce n’est pas difficile j’ai toujours vu ces couleurs mais je ne savais pas que ce n’était pas le cas pour les autres personnes. En grandissant je me suis juste dis que certains avait autant d’imagination que moi et d’autres moins. Mais c’est cette année que je l’ai su réellement. Je parlais avec des amis en leur disant que pour moi ils avaient des couleurs, ils étaient représenté par celles ci. Et une de mes potes m’a dit « Oh tu es synesthèse » je ne connaissais pas et elle m’a expliqué. C’est comme ça que j’ai appris le nom de cette petite particularité.

« La créativité, c’est peut-être ce qui me définit en premier. » Pierre

Comment peux-tu faire la distinction entre ce que tu perçois de la même façon que la plupart des gens, et ce que tu perçois différemment du fait de ta synesthésie ? 

Pierre: Impossible pour moi de faire la distinction. Tout simplement parce que je ne peux concevoir la perception sans la synesthésie. Cela tient au caractère inné de la chose, je pense. Je sais simplement que pour la plupart des gens, ce n’est pas comme ça. Mais dire à quoi ça ressemble, c’est impossible pour moi. Je ne sais pas très bien où commence et où s’arrête la synesthésie. J’en découvre des pans chaque jour. C’est vraiment impossible pour moi de savoir ce qui relève du « normal » et de la synesthésie.

Louise: Pour moi ce n’est pas vraiment difficile de voir la différence. Je ne vois pas le monde d’une autre manière, c’est plus dans ma tête que les choses sont différentes. Je sais que les autres personnes ne perçoivent pas les couleurs, c’est tout. Ne voit pas qu’un mardi c’est vert ou que le chiffre 8 est violet. Je sais que c’est une chose que je suis la seule à voir. Et que au final même les autres synesthèse ne voit sûrement pas les mêmes couleurs que moi. J’ai toujours cru que c’était mon imagination alors lui avoir donné un nom ne change rien au fait que ça m’est propre.

« Le problème est que je ne crée qu’en noir et blanc. J’ai beaucoup de mal avec les couleurs justement… » Louise

Comme le montrent les œuvres de plusieurs artistes synesthèses – peintres et musiciens principalement – il semblerait que la synesthésie soit liée à une plus grande créativité. Te sens-tu toi-même concernée par cela ?

Pierre: La créativité, c’est peut-être ce qui me définit en premier. J’écris énormément, c’est ma came. Mon style est fleuri mais direct, métaphorique et violent. J’y vois là une vraie résonnance avec la synesthésie. Il faut que ce soit imagé, que le lecteur soit vraiment pris par l’image créée dans sa tête par mes vers ou ma prose.

Je suis musicien également. Flûte traversière pendant une quinzaine d’années au conservatoire. Puis j’ai appris le piano seul. Et enfin je chante, énormément. La synesthésie m’a beaucoup aidé pour la flûte, car dans ma tête j’avais comme une frise sur laquelle se déroulait les notes, les gammes, les combinaisons possibles. Un peu comme pour les dates historiques, j’ai une représentation assez troublante dans l’espace des choses. En revanche, pas de synesthésie du type une note = une couleur, ou un goût. Les notes ont une personnalité, un degré de cynisme ou de bonhommie, c’est selon, mais ça s’arrête là.

« Je ne sais pas encore très bien délimiter ma synesthésie. Je ne sais pas exactement où elle s’arrête, où elle commence, par quel biais elle influence mes jugements. » Pierre

Louise: Je suis aux Beaux Arts donc je pense qu’en quelque sorte ça a un lien. Comme je l’ai dit plus haut j’ai toujours cru que ces couleurs était mues par une grande imagination donc ça m’a poussé à créer. Mais le problème est que je ne crée qu’en noir et blanc. J’ai beaucoup de mal avec les couleurs justement… j’essaye un peu d’apprivoiser cet univers mais c’est compliqué pour moi.

Même si tu as toujours vécu avec cette synesthésie, est-ce que tu y vois des avantages ou des inconvénients au quotidien ?

Louise: C’est assez bizarre parce que je ne considère pas ça comme utile / non utile ou comme une qualité ou un défaut. Je ne vois pas les plus et les moins mais c’est surtout quelque chose qui est là, comme un pied, un bras… Si vraiment je devais y trouver un avantage ce serait que ça aide ma créativité. Ça crée des sortes d’univers et c’est aussi la manière dont je cerne les gens: avec des couleurs. Et si je devais y trouver un défaut je dirais que c’est difficile quand il y a un changement de couleur. Les choses ont des couleurs, les mots, les gens, les émotions. Et en grandissant ça change pour moi. Certaines choses sont toujours fixes et d’autres changent sans cesse. Alors quand les choses fixes changent, ça me perturbe un peu. Ce serait peut être là le seul défaut de ma synesthésie, les perturbations dues aux changements de couleurs.

« Parfois, je dois vraiment avoir du recul, et me poser la question de savoir si je choisis un mot plutôt qu’un autre, quand j’écris, à cause de ma synesthésie ou non. » Pierre

Pierre: Je ne suis pas certain à 100% de ce que j’avance, car je ne sais pas encore très bien délimiter ma synesthésie. Je ne sais pas exactement où elle s’arrête, où elle commence, par quel biais elle influence mes jugements. Car au fond, ça pourrait être un vrai inconvénient. Je m’explique. Toute cette synesthésie, ces associations, ces couleurs etc.. tout cela naît ex nihilo de mon cerveau. Ce n’est pas la réalité. C’est une manière qu’a mon cerveau de la rendre intelligible, je suppose, de façon instantanée. Mais le « e » que j’écris là n’est pas jaune. Point. Donc tout cela est imaginaire. Sauf que si ma synesthésie m’influence sur certaines décisions, cela veut dire que je me base sur de l’imaginaire. C’est un brin problématique. Parfois, je dois vraiment avoir du recul, et me poser la question de savoir si je choisis un mot plutôt qu’un autre, quand j’écris, à cause de ma synesthésie ou non.

D’un point de vue plus quotidien / concret, la synesthésie m’a beaucoup aidé d’un point de vue mémoriel. Cela m’a clairement permis de ne jamais apprendre. Je pense que c’est une chance. Je ne sais vraiment pas apprendre. Tout dans ma tête fonctionne par codes de couleur, de personnalité, associations. Je n’ai jamais appris une leçon, j’en suis complètement incapable. Je ne sais pas prendre des notes pour les potasser. Ça a fait rugir beaucoup de professeurs qui ne le concevaient pas, et je garde une énorme rancœur à l’égard de l’éducation totalement anti-créatrice que l’on nous inculque. Un exemple : les dates historiques se disposent naturellement sur la frise que je me représente dans la tête, avec pour chaque date une sorte de panel d’éléments marquants qui correspondent à l’époque. Un peu comme si je faisais un clique droit sur la date, et que j’avais là en image tout ce qui y correspondait.

« C’est très difficile d’en parler sans passer pour un fou, et dès qu’on commence à dire qu’on a la capacité de tout retenir sans apprendre… je ne vous fais pas un dessin. » Pierre

Les inconvénients découlent de ce genre d’avantage. Très vite, vous passez pour l’arrogant de service. D’ailleurs, je suis certain que quelques lecteurs, en lisant le paragraphe précédent, m’auront rangé dans cette catégorie. Les facilités que donne la synesthésie posent problème d’un point de vue social. C’est très difficile d’en parler sans passer pour un fou, et dès qu’on commence à dire qu’on a la capacité de tout retenir sans apprendre… je ne vous fais pas un dessin.

Pour finir sur une note plus légère, il existe des inconvénients très terre à terre. Les numéros de téléphone. J’ai un ami dont le nom sonne globalement rouge cerise, ce qui correspond assez exactement au 6 chez moi. Sauf que son portable commence par 07, et que je n’ai jamais été capable de le retenir en 15 ans d’amitié commune.

Propos recueillis par Idil Fortin


Retrouvez Louise et Pierre sur leur blog :
Louise: http://louply.com/
Pierre : https://diablogdesourd.wordpress.com/

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