Coucou !

Comme vous avez pu le constater dans les précédents articles, je pose en ce moment sur le blog la question du corps et de sa représentation dans l’art, notamment en photo. Nous avons déjà abordé la question de l’autoportrait (avec Léa Pons), des rapports entre corps et âmes (avec Charleen Art), et du cas particulier de la poupée, objet anthropomorphe (avec Andie Lewis).

Pour poursuivre cette réflexion, je vous propose aujourd’hui de penser le cas particulier du tatouage et du piercing avec la photographe Claire Evenno.

Avec ce type de modifications corporelles, nous touchons bien sûr à la question du corps, et des rapports entre l’être humain, son corps, et celui des autres, mais aussi à celle de la place et du travail de l’artiste: à quel moment le photographe peut-il se positionner en tant qu’artiste quand il travaille sur l’œuvre d’un autre artiste : le tatoueur ?

Claire était en voyage en Australie quand je l’ai contactée, mais elle a quand même accepté de répondre à mes questions sur sa série « Modified Humans ». Bien plus qu’un catalogue de tatouage, c’est un carnet de voyage, de rencontres, de vies, que l’artiste nous propose.


C’est de manière assez traditionnelle que le piercing et le tatouage sont souvent associés. Pourquoi avoir voulu, toi, aujourd’hui, les traiter ensemble au sein d’une même série ?
Au départ, je n’avais que l’idée de faire une série autour des tatouages. Cette idée me trottait dans la tête depuis des années, depuis mes premières envies de tatouage pour moi-même à vrai dire, puisque je faisais déjà de la photographie à ce moment-là. Ça n’était encore que de vagues images que j’avais en tête, et ce projet s’est concrétisé durant mon BTS Photo : j’avais une série à construire sur le thème de l’objet, pour laquelle je me suis tout naturellement tournée vers les piercings, et une chose en entraînant une autre, cela m’a amené à enfin pouvoir réaliser mon projet sur les tatoué(e)s.

Je ne peux donc pas vraiment dire que ce choix était volontaire au départ, ça a juste été un enchaînement de circonstances et de bonnes occasions. Malgré tout, les piercings et les tatouages sont pour moi plus ou moins indissociables, ça prenait donc sens de les traiter de façon combinée.

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Tatouages et piercing ont en effet en commun d’être parfois faits dans le cadre de rites culturels ou religieux, et par ailleurs ils ont pu être associés ensemble à la délinquance, ou au refus de se plier aux normes de la société. Mais aujourd’hui, à l’heure où se faire tatouer / percer est devenu presque chose commune, qu’est-ce qui peut justifier qu’on continue de les associer ? J’imagine que les gens ne se font pas percer pour les mêmes raisons qu’ils se font tatouer.
Effectivement ! D’après moi, et d’après ce que j’ai pu observer lors de mes rencontres, ou à travers des discussions sur les réseaux, se faire percer est souvent plus anodin qu’un tatouage. Il y a (généralement) des raisons plus profondes à un tatouage qu’à un piercing: ce dernier est plutôt fait pour de l’esthétisme plus que pour des raisons « spirituelles ».

Mais on continue de les associer, car souvent, les personnes qui ont les uns… ont les autres également ! J’ai rarement vu des personnes uniquement très percées sans aucun tatouage, et la réciproque non plus. Cela ne veut pas dire que c’est « obligatoire » d’avoir les deux, mais j’ai l’impression que l’état d’esprit qui pousse à se lancer est plus ou moins similaire dans les deux cas. C’est aussi peut-être une question de style.

En tout cas, dans notre société occidentale, s’il n’y a absolument plus le côté « rituel », le côté « délinquant » reste un peu plus présent !

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Tu as choisi de titrer ta série « Modified Humans », et non pas « Modified Bodies ». Par leur corps seulement (pas de mise en scène, éclairage neutre…), ce sont les personnes que tu as cherché à photographier, et non pas seulement leurs tatouages ou piercings. Comment penses-tu le lien entre les modifications que l’on apporte à son corps – volontaires en l’occurrence – et celles qui arrivent en nous-même ? Comment montrer ce lien par la photo ?
C’est effectivement des personnes, et non n’importe quel corps que j’ai photographié. Mais en effet, pour moi modifier son corps peut amener à se « changer soi-même », ou bien à l’inverse vouloir se modifier d’apparence révèle l’intérieur de la personne.

En effet, après avoir parlé à toutes ces personnes, mais aussi après avoir fait plusieurs recherches pour ce projet, je me suis aperçue, même si le parcours et la pensée de chaque tatoué(e) est bien sûr singulier, qu’on retrouve souvent les mêmes envies de départ pour un/des tatouage(s). Les plus courantes sont le besoin de s’accepter, d’accepter son corps ; ensuite l’envie de retranscrire son histoire et/ou ce que l’on est, de façon artistique ; ou encore l’envie tout simplement d’esthétique sur soi-même.

Toutes ces raisons, je pense, amènent en effet un changement, visible et non, entre le « avant tatouage » et le « après tatouage ».

La plupart de tes photos sont justement accompagnées d’un petit témoignage de la personne photographiée, qui explique par exemple pourquoi ce tatouage, pourquoi à cet endroit, pourquoi à ce moment-là… C’est quelque chose qui m’a beaucoup plu dans ton travail. Est-ce que c’est ce que tu cherchais : comprendre le « pourquoi » des modifications corporelles ? Comment aller au-delà du constat que « chaque histoire est unique et personnelle » ?
En effet, j’ai voulu explorer à travers ma série et mes photographies les différentes motivations des gens pour se faire encrer ; aller à la rencontre des tatoué(e)s et les mettre à nu, eux/elles et leurs tatouages, mais aussi éventuellement leur histoire, leurs inspirations, comprendre pourquoi le tatouage, de façon individuelle et personnelle.

Ça peut paraître évident pour les personnes du milieu du tatouage, et pour celles qui sont ouvertes à cet esprit, mais je rencontre encore beaucoup de personnes complètement extérieures à ce mouvement, qui pensent uniquement au « tatouage rébellion » ou au « tatouage effet de mode », et ceux-ci existent, c’est un fait, mais c’est ceux dont je voulais m’éloigner dans mon projet, justement.

Il y aussi encore trop de personnes, ne connaissant rien au tatouage, qui sont effrayé(e)s et/ou rebuté(e)s face à l’apparence de certain(e)s personnes de ma série, ne comprenant pas cette volonté de changer, parfois même de se déshumanise.

C’est aussi une sorte d’explication à tout ceci que je voulais amener via cette série.

Comment as-tu choisis et contacté tes modèles pour cette série ? Est-ce que tu as aussi eu des refus ?
Au départ, je suis partie d’ami(e)s, « d’amis d’amis » et de vagues connaissances. Après avoir établi une base de photographies exemples à montrer, j’ai eu plusieurs façons de chercher de futurs modèles.

Tout d’abord, j’ai écumé les groupes regroupant les tatoué(e)s, percé(e)s et tous les « modifié(e)s » en général sur Facebook. Je mettais des publications disant que je recherchais du monde, et pour les intéressé(e)s, on poursuivait par messages privés, jusqu’à un éventuel rendez-vous. J’ai aussi imprimé des annonces, décrivant ma recherche, avec mes coordonnées, et j’ai fait le tour des salons de tatouage des villes principales où je passais, entre ma ville d’études (le Havre), les villes alentours de mon village d’origine (Vannes/Lorient), ainsi que d’autres villes où je savais pouvoir trouver à la fois des personnes motivées et un studio où se rencontrer (Nantes/Rennes/Paris). A la fin, j’ai également fait une convention de tatouage, au Havre, durant laquelle j’ai donné ma carte en expliquant mon projet à plusieurs personnes, et enfin, le bouche-à-oreille commençait à fonctionner, la communauté du tatouage étant ce qu’elle est, les personnes que j’avais déjà photographié ont commencé à en parler autour d’eux, à leurs ami(e)s tatoué(e)s.

J’ai parfois dû faire du tri parmi certaines demandes spontanées, qui ne correspondaient pas tout à fait à mes attentes, mais j’ai aussi dû essuyer quelques refus, parmi les demandes que je faisais directement à certaines personnes, des « modèles tatouées » plus ou moins professionnelles sur Facebook principalement, dont certaines demandaient une rémunération, ce que je ne me permettrais pas pour le moment.

Mais dans l’ensemble, j’ai eu plus de demandes que je ne pouvais prendre en charge, malgré quelques déceptions de ne pas avoir pu photographier certaines profils atypiques, que j’aurais souhaité voir figurer dans ma série.

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Tu as fait le choix de photographier tous tes modèles en studio, avec un éclairage assez neutre, pour mettre avant tout en valeur la personne, son corps, et ses tatouages / piercings. Dans une série où tu sembles t’effacer un peu pour en venir à un résultat assez reportage, presque scientifique finalement, sans décor ou mise en scène, comment te places-tu en tant qu’artiste ? 
Ayant commencé ce projet initialement autour des piercings, j’avais déjà réalisé quelques images en studio autour de ce thème, j’ai donc tout simplement continué sur cette lancée.

J’ai voulu créer un cadre neutre et sobre, afin de ne montrer que la personne, son corps, son/ses tatouage(s), sans artifice (les vêtements noirs unis se rajoutant au fond noir et à l’éclairage simple). Ca n’est pas seulement un portrait que je faisais, mais aussi un portrait de dessins encrés. Car avant tout, j’avais pensé cette série comme un « catalogue de tatoué(e)s », une sorte de diapositives sur les différents genres de tatouages et de personnes tatouées également.

Mais à côté de cela, j’ai aussi passé beaucoup de temps avec chacun(e), à discuter de tatouages, et de leur parcours individuel. J’ai tenté de créer une atmosphère assez complice à chaque séance pour que la personne en face de moi soit assez à l’aise pour se mettre à nu avec moi, à la fois physiquement et émotionnellement. Au-delà de la photographie en elle-même, c’est chaque rencontre qui était importante pour moi dans cette série.

Est-ce que le fait de travailler sur cette série, et de rencontrer ces personnes, a fait évoluer ta façon de penser le corps, et la représentation du corps dans l’art ? Est-ce que tu voudrais tenter de travailler différemment pour tes projets futurs, suite à cette expérience ?
Je pensais déjà beaucoup au corps en tant qu’œuvre d’art, avant même cette série. De façon personnelle, étant moi-même tatouée, j’envisage chacune de mes pièces de façon symbolique, pour ce qu’elle représente pour moi, mais aussi de façon esthétique ; la peau en tant que toile d’expression d’un art ancestral. Avec tous les moyens d’expression sur son propre corps qu’on peut voir à travers le monde, c’est pour moi certain que le corps est, et a toujours été, une œuvre d’art culturelle.

Pour ce projet, que je veux poursuivre dès que possible, je suis encore en pleine hésitation quant à continuer dans cette voie, ou l’amener vers une forme plus intimiste, en abandonnant le studio pour aller directement à la rencontre des personnes chez elles… en cours de réflexion ! Pour d’autres éventuels projets, et bien j’avoue ne pas avoir encore trop d’idées pour le moment, étant donné que ce projet est encore ouvert pour moi et me passionne beaucoup.

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Une rencontre particulièrement marquante ?
Dans cette série, je dirais David, qui a posé pour moi et qui est selon moi le « plus modifié » que j’ai eu la chance d’avoir dans ma série pour l’instant ! Discuter du pourquoi de ses modifications, qui sont très différentes de ce que j’ai eu l’habitude d’entendre, c’était très intéressant.

Mais dans le sens général, je dirais que c’est la rencontre avec ma maître de stage à Nantes, Danna. Elle qui a eu le projet un peu fou et en même temps innovant de créer une nouvelle sorte de studio photographique, c’est elle qui m’a le plus « boostée » dans le milieu de la photographie : pourtant pas photographe elle-même, elle était à la fois inspirante et motivante, et tous les moments où l’on a discuté ensemble m’ont aidé à réaliser à quel point la photographie était importante pour moi, ce que je devais faire pour m’améliorer, rencontrer les bonnes personnes… rencontrer quelqu’un comme elle, qui a cru en moi, c’est un vrai cadeau.

Propos recueillis par Idil Fortin


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La série complète (photos et témoignages): Modified Humans
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